“J’avais décidé depuis longtemps de consacrer ma vie à des travaux intellectuels. Zaza me scandalisa en déclarant d’un ton provocant : “Mettre neuf enfants au monde comme l’a fait maman, ça vaut bien autant que d’écrire des livres.” Je ne voyais pas de commune mesure entre ces deux destins. Avoir des enfants, qui à leur tour auraient des enfants, c’était rabâcher à l’infini la même ennuyeuse ritournelle ; le savant, l’artiste, l’écrivain, le penseur créaient un autre monde, lumineux et joyeux, où tout avait sa raison d’être. C’était là que je voulais passer mes jours ; j’étais bien décidée à m’y tailler une place. ( … ) Etendue dans un pré, je contemplai, juste à la hauteur de mon regard, le déférlement des brins d’herbe, tous identiques, chacun noyé dans la jungle miniscule qui lui cachait tous les autres. Cette répétition infédinie de l’ignorance, de l’indifférence, équivalait à la mort. Je levai les yeux vers le chêne ; il dominait le paysage et n’avait pas de semblable. Je serais pareille à lui. ( … ) je servirais l’humanité : quel plus beau cadeau lui faire que des livres ?”
” (…) Il fallait que l’étude ne représentât pas un à-côté de ma vie, mais ma vie même : les choses dont on parlait autour de moi ne m’intéressaient pas. (…) Toute la journée je m’entraînais à réfléchir, à comprendre, à critiquer, je m’interrogeais ; je cherchais avec précision la vérité : ce scrupule me rendait inapte aux conversations mondaines.”
“Je ne me contentais pas des deux volumes auxquels j’avais droit : j’en enfouissais clandestinement plus d’une demi-douzaine dans ma serviette ; la difficulté était de les remettre, ensuite, sur leurs rayons, et je crains bien de ne pas les avoir tous restitués.”
“Je m’abîmai dans la lecture comme autrefois dans la prière. La littérature prit dans mon existence la place qu’y avait occupée la religion : elle l’envahit tout entière, et la transfigura. Les livres que j’aimais devinrent une Bible où je puisai des conseils et des secours ; j’en copiai de longs extraits ; j’appris par coeur de nouveaux cantiques et de nouvelles litanies, des psaumes, des proverbes, des prophéties et je sanctifiai toutes les circonstances de ma vie en me récitant ces textes sacrés. Mes émotions, mes larmes, mes espoirs n’en étaient pas moins sincères ; les mots et les cadences, les vers, les versets ne me servaient pas à feindre : mais ils sauvaient du silence toutes ces intimes aventures dont je ne pouvais parler à personne ; entre moi et les âmes soeurs qui existaient quelque part, hors d’atteinte, ils créaient une sorte de communion ; au lieu de vivre ma petite histoire particulière, je participais à une grande épopée spirituelle. Pendant des mois je me nourris de littérature : mais c’était alors la seule réalité à laquelle il me fût possible d’accéder.
[ Mémoires d'une jeune fille rangée, Simone de Beauvoir. ]











