Le jour où la jeune servante fut renvoyée, elle portait un enfant.
La fille était une perle. Son service était toujours exemplaire. Elle savait entretenir les rampes des escaliers et faire reluire les ors de la grande maison comme personne. Elle présentait les plats aux invités et aux hôtes de ces lieux avec adresse et discrétion, ne renversait jamais rien, ne manquait de respect à personne. Et elle était très jolie, et souriante, ce qui ne gâchait rien.
Le maître de maison appréciait beaucoup ses qualités. Un peu trop, peut-être…
Le jour, donc, où il fut manifeste que la jeune servante portait un enfant, elle fut renvoyée. La maîtresse de maison ne lui adressa pas un regard. Mais désigna la porte, fermement, d’un geste bref et autoritaire.
Derrière la porte, il y avait de la neige, et de grandes bourrasques de vent. La jeune servante rajusta son châle de laine sur sa gorge, baissa la tête, et, son petit baluchon sur le dos, quitta dans la honte le domaine, le jeune Baron marié à une froide étrangère dans l’intérêt de sa famille, et la grande cheminée devant laquelle les domestiques se sentaient tous si bien.
L’enfant avait gâché sa vie, à n’en point douter. Vu son état, et l’absence d’homme à ses côtés, elle ne retrouva pas de situation dans les manoirs des environs. Ni dans les auberges respectables. Les tavernes moins respectables, elle refusa de s’y aventurer, sachant bien quelle déchéance pire encore l’y attendrait. Elle survécut donc, dans le froid, dans des granges où elle entrait la nuit, de l’aumône de gens charitables. Elle tomba malade.
Lorsque le petit garçon naquit, ce fut avec une réticence notoire, qui la mena jusqu’au seuil de la mort. Elle ne le regarda pas vraiment, pas tout de suite. Mettre un visage sur le responsable de son malheur lui était difficile. Puis elle réfléchit, et se dit à juste titre que le seul responsable, c’était elle-même, et quand elle constata que le visage du bébé rappelait déjà en tout point celui du jeune Baron qu’elle avait tant aimé, elle le serra contre elle et lui promit, à voix basse, une vie meilleure.
Bien sûr, elle ne pouvait pas vraiment s’avouer que la vie ne serait jamais vraiment meilleure pour eux deux. Elle ne pouvait pas décemment faire entrer son petit dans la vie en lui chuchotant qu’après quatre ans de froid et de faim, de travaux dont personne ne voulait, et de lutte perpétuelle contre une santé qui se dégradait de jour en jour, elle allait l’abandonner pour voir s’il y avait un espoir quelconque au-delà du seuil de la mort. Elle ne le chuchota pas à son oreille, non. Mais c’est pourtant ce qu’elle fit.
Le jour où la servante encore jeune s’éteignit, c’était l’hiver, et son enfant était à ses côtés sur la route enneigée qui menait à la Cité. Il n’avait que quatre ans, il ne comprit pas tout. Elle s’assit. Puis elle tomba sur le côté. Elle ferma les yeux, et le givre cessa d’apparaître régulièrement devant sa bouche. Il demeura à ses côtés, l’appelant de temps en temps. Il la trouvait belle, sa mère. Blanche et grave, la soie noire de ses cheveux répandue autour de sa tête, sur la froideur immaculée de la neige.
Il la contempla un moment. Puis, quand il comprit qu’elle n’allait pas se relever, il suivit la route qui menait au village pour trouver quelqu’un qui la réveillerait.
( to be continued )










