( … ) Et soudain, mes cuisses ruisselèrent. Je restai immobile, comme si j’avais été trahie, et je regardais, saisie d’une indicible frayeur. Je fixais le sang lent, inexorable, coulant vers mes genoux, en traînées tièdes. Je me penchai et je vis la cuvette blanche tachée de sang frais et sombre.
J’étais mortellement blessée. Mais par qui ? et pourquoi ? Ce flot implacablement lent, peut-être impossible à arrêter, qui avançait sournoisement, n’était pas le sang que j’avais vu couler tant de fois de mes genoux écorchés. Il avançait, rampait vers les genoux ; il s’arrêtait un instant à leur hauteur, comme pour se recueillir dans le léger creux situé à l’intérieur des jambes, puis se remettait lentement en route, en longs filets rouges allant vers mes chevilles. (…) Il provenait de cachettes incontrôlables, de profondeurs inconnues du corps.
Je me sentis perdue. Je fis retomber ma robe sur ma déchéance et me précipitai hors de la pièce en criant. Mon cri résonna dans toute la maison : “Maman, je suis blessée ! Au secours je suis blessée !”
Ma mère vint alors me trouver, et elle sourit. La mère de mon père vint elle aussi, et elle aussi sourit. Et elles sourirent en m’allongeant sur le grand lit de ma mère et me caressèrent pour interrompre mon déluge de larmes. Elles me disent : “Ce n’est rien, c’est tout à fait normal.” Je les regarde sans comprendre: à côté l’une de l’autre, grandes, calmes, tenant les clés du monde à leurs ceintures. Elles me regardent avec douceur et pitié. Il me semble du moins que c’est de la pitié. Il y a dans leurs yeux une envie de venir vers moi inhabituelle. Mais moi, je continue à sangloter, sous le choc de l’Incompréhensible. Leur pitié même me paraît incompréhensible.
“Regarde, dit ma mère. J’ai déjà préparé les serviettes.” Elle se tourne vers l’armoire, se penche sur un tiroir, en retire des linges blancs épais et oblongs, en forme de losanges, et me les montre comme s’il s’agissait d’une surprise préparée depuis longtemps.
Je fixe sans le moindre soulagement ces linges que je vois pour la première fois. J’enfonce dans l’oreiller mon visage plein de larmes séchées ; je gis les jambes écartées, veinées de sang sec et de sang frais encore humide sous ma robe irrémédiablement souillée.
J’ai l’impression d’une orgie de sang, d’une irréparable perte de vie, comme l’ont sans doute éprouvée, autrefois, les agneaux ou les hommes égorgés sur les autels. J’ai comme eux le sentiment panique d’une divinité mystérieuse et cruelle qui habiterait l’univers.
Ma grand-mère entre, portant une cuvette d’eau chaude, et, avec un tampon d’ouate qu’elle humidifie et presse, elle frotte et lave mes jambes souillées. Maman m’apprend à mettre ces linges.
Je suis anéantie, j’ai l’esprit embrouillée, je ne comprends rien. Elles, par contre, vont de mon sang épouvantable à la cuvette avec un tel naturel, une telle désinvolture… L’idée d’un danger de mort commence à s’atténuer en moi. Dès que je suis calmée, c’est la grande révélation.
D’une voix calme, normale, maman me dit : “Maintenant, tu es une jeune fille.” Mais moi, je ne veux pas, je veux être comme avant. Je ne veux pas du sang qui sort traîtreusement de mon corps. Je ne veux pas me sentir souillée, victime. (…)
Ce que m’explique maintenant maman me jette dans une affreuse consternation. On m’annonce toute une vie de sang. Elles me disent que je devrais être heureuse. Mais moi, je les regarde avec de la haine, car elles avaient les clés du monde à leurs ceintures, et ce n’est que maintenant qu’elles les font tinter à mes oreilles. Je sens confusément qu’il est désormais trop tard. La peur est difficile à effacer. L’horreur est difficile à effacer. Les mots viennent toujours trop tard, leurs mots d’adultes réticents. Et je me sens marquée. Je n’oublierai jamais, jamais, même quand je serai une vieille femme éteinte, quand le sang aura regagné sa tanière, quand à son tour il me fuira avec horreur, l’angoisse éprouvée alors, le coup mortel. Je suis tellement bouleversée qu’elles me donnent un verre d’eau. En effet, je sens que j’ai les lèvres sèches comme si j’avais de la fièvre. Je me penche avidemment sur l’eau transparente, brillante comme le verre étincelant. Eau, sang, fraîcheur, chaleur… L’existence est si mystérieuse, si étrange… Comme ce jaillissement de mon corps souterrain, comme la terre, l’eau, et toutes les éruptions, et le suintement qui forment l’existence… Est-ce que les hommes perdent aussi du sang ? Je pose la question ; et maman et grand-mère éclatent de rire. Perplexe, je les regarde et elles me répondent : “Eh bien, il ne manquerait plus que ça !” Alors ce n’est pas juste. Encore un aspect de la vie qui est incompréhensible. Pourquoi ces maudits hommes, toujours mieux partagés que nous, ne doivent-ils pas non plus perdre de sang ?
Je crois que c’est à ce moment-là, en formulant cette pensée, que dans mon esprit, le sens de l’existence s’est à jamais brisé en deux moitiés sexuelles et opposées. Je revois avec une très grande précision le sens compact et homogène de l’existence, tel que je l’avais ressenti jusqu’alors, se séparer en deux domaines distincts de l’être. Toutes mes envies précédentes, toutes mes humiliations de châtrée, les petites vexations et différences sociales n’avaient pas réussi à modifier en profondeur le sentiment que j’avais de l’existence : un tout sans division, une façon d’être dans la vie qui ne connaissait pas la pluralité des possibles. Ce n’étaient que des égratignures. Maintenant se dessinait la crevasse. La diversité des sorts masculins et féminins m’apparut pour la première fois comme le tracé obscur de la main contraignante de la nature. J’avais beau me rebeller, il me fallait courber la tête. J’avais déjà suffisamment senti qu’il existait un problème dans le fond des “choses”, et que la nature ne répondait pas au cri des gens. Désormais, je ne pouvais pas ne pas être femme. Les jeux étaient faits. La nature me tenait dans ses griffes.
Je n’avais pas encore onze ans, et dès cette époque commença une lutte sourde et sans espoir avec les mois – au cours de laquelle je fus régulièrement battue. Ce fut le début d’une adolescence malheureuse, d’une profonde division de mon corps et de mon esprit, le début d’étranges rêves de revanche.
La transformation silencieuse, lente et splendide de fillette en femme irrémédiablement gâchée par l’ignorance, je ne la vécus pas comme un bonheur tranquille, une intégration au cycle vital de l’humanité, un accord aux desseins de l’existence, mais comme un malheur, une trahison, une violence.










